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Elle s'appelait Nadine

24/09/2021 (modifié le 28/09/2021) Actualités de la structure
Elle s'appelait Nadine

Alors voilà, on y est. Aujourd’hui mardi, j’ai annulé tous mes rendez-vous et ai fermé mon cabinet. J’ai fait cinq cents bornes et me voici au pied d’une église, dans un hameau lointain du Gers. Ma parole, tout le village est là… Le silence est tout juste troué par le son triste de la cloche et des chants d’oiseaux dans l’air tiède. Ce matin, on enterre la véto du village…

Elle s’appelait Nadine.

Quand on parle de formation vétérinaire, on pense souvent aux études, longues, fastidieuses, exigeantes. On oublie les rencontres. Et pourtant… c’est aussi un métier qui s’apprend sur le terrain, aux côtés des autres, plus aguerris. Parce que le savoir, c’est bien ; mais le savoir-faire, c’est quand même bien aussi.

Nadine était ce qu’on appelle une véto « mixte » : elle avait un petit cabinet en ville mais la plupart du temps, elle sillonnait la campagne d’une exploitation à une autre, allant de vêlage en fièvre de lait, de césarienne en mammite. Elle conduisait, vite. Elle courait, tout le temps. Elle fumait, beaucoup.

La première fois que j’ai rencontré Nadine, c’était pour travailler pour elle. Il lui fallait une paire de mains pour faire des prises de sang sur les vaches de ses éleveurs. Il est d’usage chez les vétos, de recruter des étudiants pour cela.

Moi, j’étais étudiante, et je voulais des sous pour m’acheter un chien.

Elle m’a vue débarquer chez elle un soir, avec ma Twingo et mes bottes Aigle à fleurs. Elle a juste demandé si je savais faire des prises de sang.

J’en avais déjà fait, oui. J’ai omis de dire que j’avais aussi déjà embourbé ma voiture dans un champ au milieu des vaches, que je l’avais faite tomber d’un petit pont et qu’il avait fallu qu’un éleveur me récupère avec son tracteur, et que j’étais tellement nulle en sens de l’orientation que je prenais systématiquement du retard sur les tournées malgré un GPS à jour.

J’ai dormi chez elle, dans une chambre à l’étage et l’odeur des boiseries, un parfum noble et chaleureux qui lui ressemblait.

Le lendemain matin, je faisais partie des meubles. « Ton café », m’a-t-elle dit de sa voix doucement éraillée, en posant un grand bol devant moi. J’étais plutôt thé, mais je n’ai rien osé dire.

Douze ans plus tard, ne me parlez pas trop tant que je n’ai pas bu mon premier café du matin.

Nadine frisait la soixantaine. Elle menait tout de front avec une évidence qui fit sur moi une très forte impression. Divorcée, elle avait élevé trois enfants, gérait son cabinet et ses éleveurs de jour comme de nuit, et aussi sa mère grabataire, qu’elle gardait chez elle. A l’heure du dîner, au retour de tournée, on entendait dans sa cuisine le ronronnement d’un Thermomix d’avant-garde et l’ébullition douce du fait-tout dans lequel cuisait la popote pour ses chiens. Nadine cuisinait pour tous. Il y avait souvent du monde de passage, un verre de Porto à partager, des paroles à échanger. J’ai trouvé que le Gers était un endroit généreux.

De temps en temps, un client venait frapper à la porte pour un problème sur son chien, et Nadine allait s’en occuper. Tous les gens du village savaient où elle habitait.

Cette rencontre fut probablement la plus forte que je fis durant mes jeunes années de vétérinaire. Certainement parce qu’au-delà de son caractère généreux et bien trempé, Nadine représentait la force, l’indépendance, la ténacité et le caractère battant des femmes qui ont évolué dans un milieu où exerçaient pendant longtemps exclusivement des hommes.
Elle travaillait le jour, elle travaillait la nuit. Elle trouvait les portables pratiques, car on pouvait être joignable tout le temps, c’était bien commode pour les gardes.

Je suis retournée chez elle en stage par la suite. J’y ai appris beaucoup. Des choses techniques, et des choses plus terre-à-terre. Comme la satisfaction profonde et le parfum immarcescible d’un veau juste né, encore humide dans la paille, dans la chaleur douce d’une nuit d’été pailletée d’étoiles.

Croyez-moi, c’est une des plus belles émotions de vétérinaire.

Aujourd’hui, on enterre Nadine, et c’est une belle génération de vétérinaire qui disparaît avec elle.

La vie est passée, et je ne suis pas devenue « véto de campagne ». Moi je suis devenue « véto des petits animaux », à la campagne. Mais, à part des souvenirs et des conseils précieux, j’ai encore deux-trois choses qui me restent de Nadine.

J’ai mes bottes Aigle à fleurs dans le cellier de ma maison.

Avec l’argent gagné chez elle j’ai acheté le chien de mes rêves, que vous voyez au cabinet, mon bon Cirrus.

Parce qu’elle m’a fait rêver à allier cuisine et métier prenant, mes parents m’ont offert un Thermomix à la fin de mes études, il me sert un peu à tout.

Et, surtout, le matin en chirurgie, quand je termine d’opérer une chatte, je l’entends encore parfois, penchée par-dessus mon épaule : « Et tu refermes la peau avec un point en U… Voilà, tu sais stériliser».

Débuts de vie professionnelle
Débuts de vie professionnelle

24/09/2021 - Actualités générales

Actualités générales

C’est un dimanche parmi d’autres. J’ai vingt-cinq ans, un diplôme, et un travail. Le week-end, je promène mon portable dans ma poche et partout avec moi. La nuit, il dort sur ma table de chevet. Il sonne toujours n’importe quand.Je suis urgentiste.Je recouds des petits bobos, je suture de grandes plaies. Je réceptionne le chat tombé du sixième étage, le chien tapé par une voiture. Je gère la crise de diabète, d’asthme, d’insuffisance rénale, l’électrocution, la noyade, le train arrière paralysé, la rate éclatée. Je fais vomir des chiens et des chats des substances diverses qu’ils ont avalées : chocolat, chaussettes, sac en plastique, drogues, médicaments de leur propriétaires. Souvent, je perfuse ; parfois, j’opère. C’est un travail toujours différent. Un bon poste, parce qu’on touche à tout, et que j’y mets en pratique tout ce à quoi j’ai été formée pendant mes années d’école. Il y a beaucoup d’adrénaline, il faut aller vite, et faire bien. C’est passionnant.Ce dimanche, j’ai terminé les soins aux animaux hospitalisés. La grande clinique est calme. Et mon téléphone sonne. Au bout du fil, une dame avec la voix qui tremble, et entre deux phrases hâchées, quelques mots : « chienne », « pas bien », « lymphome », « terminal ».« Venez. »Le vétérinaire, urgentiste ou non, s’adapte toujours à la situation. Mais dans mon manuel de gestion d’urgences, corné à force d’avoir été lu, il n’y aucun chapitre sur le vieux chien cancéreux qui se dégrade brutalement. Ce vieux chien de famille qu’il va falloir aider à partir. Les gens arrivent à la clinique. La chienne est à bout, et ses propriétaires sont en larmes. Ce n’est pas une situation ordinaire : il n’y a pas de diagnostic à poser, pas d’examens à faire ; juste soulager, définitivement.On parle un peu, on fait des papiers. Il y a toujours des papiers à faire. J’emporte la chienne en salle de soins, tandis que les propriétaires restent assis en consultation. Je tonds, puis pose un cathéter, ce petit tube inséré directement dans la veine pour que les produits circulent plus vite. J’injecte un peu de morphine, la chienne se calme. Mes gestes sont ceux de tous les jours, pourtant cette fois-ci c’est différent. J’ai mis une sorte de cloison entre mes sentiments et le moment présent. Je ramène la chienne à ses propriétaires. Elle a sa couverture roulée autour d’elle, ses maîtres la trouvent plus tranquille, ils la prennent sur leurs genoux. Ils la caressent doucement, pendant que je prépare mes deux seringues. Une pour endormir, une pour arrêter le coeur. En médecine, tout est toujours une histoire de dose. De dose, de concentration, de poids de l’animal, de variabilité d’espèce. Qu’il s’agisse d’anesthésique, de médicaments ou de poison, c’est toujours une histoire de calcul. On finit par les faire presque machinalement. Sauf celui pour l’euthanasie. Parce que ce calcul-là, au-delà des mathématiques, a une dimension très spéciale. Pendant qu’il remplit ses seringues, le vétérinaire est en exact face-à-face avec sa propre conscience. Ai-je le droit ?Est-ce le bon moment ?Est-ce que tout va bien se passer ?Tout le monde est prêt. Je place la première seringue sur le cathéter, et je pousse. Les gens chuchotent des mots doux dans l’oreille de leur chienne. Je ne les écoute pas et pourtant, ces mots, je m’en rappellerai pendant toutes mes futures années d’exercice. A cet instant, j’ai oublié qu’ils sont là, je suis juste…extrêmement concentrée. La chienne dort. Je pousse la deuxième seringue. Elle respire encore une fois…puis tout s’arrête. Voilà, c’est terminé. « Merci Docteur »« C’est normal, c’est mon travail ».Nous ne nous étions jamais vus, et nous venons de partager un moment très intime de leur vie. Ils s’en vont, et je sais que, même s’ils sont tristes, ils sont soulagés. C’est vrai, j’ai fait mon travail. J’essaie de ne pas trop y penser.Je suis urgentiste. Je nettoie des plaies, retire des échardes. Je fais des pansements, soigne les boiteries, les crises de convulsions, les empoisonnements, les piros du dimanche. Aujourd’hui, j’ai euthanasié un chien. Je ne le leur ai pas dit, mais pour moi, c’était la première fois. Ils s’appellent Bébé, Nanook, Champion, Babelle, Nina, Pitou… Quand on ne peut plus les aider autrement, on les aide à partir, dans les meilleures conditions possibles. C’est une tâche lourde, où chaque vétérinaire a son curseur moral personnel. C’est un acte qui n’a rien d’anodin, même après des années d’exercice. La dimension psychologique de l’acte d’euthanasie n’est, à ce jour, pas enseignée dans les écoles vétérinaires. A chaque praticien de faire avec ce qu’il a.

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Naissance d'une vocation (partie 1)
Naissance d'une vocation (partie 1)

24/09/2021 - Actualités générales

Actualités générales

J’ai environ 4 ans. J’aime déterrer les larves de hannetons pour leur faire des bisous, coller des escargots sur mon visage, et j’adore les moutons. Plus tard, je veux être bergère. J’ai 7 ans. J’ai mes moutons dans le fond du jardin. Je leur raconte mes journées quand je rentre de l’école. Qui, à cette époque, m’offre ce livre pour enfants au titre évocateur « Aimons et soignons nos animaux » ? Je ne m’en souviens pas, mais je me souviens de ce livre, dont les pages sont parties à force d’être lues. J’y découvre comment prendre soin d’un chat, d’un âne, d’une tortue, d’un criquet, d’une grenouille… C’est une révélation. Je veux être bergère. Mais, dis-je à maman, les animaux, je crois que j’aimerais prendre soin de tous. Elle me souffle qu’il y a un métier pour ça : « Ca s’appelle vétérinaire. » J’ai 8 ans. Mes parents m’offrent le petit compagnon dont je rêvais : un lapin, que j’appelle Panpan. Il m’accompagne partout. Le village d’à-côté connaît la petite fille qui va chercher la baguette à vélo, avec dans son panier un lapin gris et blanc. Il paraît que la gamine veut devenir vétérinaire… J’ai 13 ans. Panpan est mort il n’y a pas longtemps. C’est la période où je dévore « Les Fourmis » de Bernard Werber, et me passionne pour les reptiles. Je veux tour à tour être myrmécologue, écrivain, herpétologue, journaliste. Ou bien vétérinaire. J’ai 15 ans. C’est le moment des choix. Ma prof de français me voit directrice de maison d’édition. Mes professeurs de sciences m’imaginent biologiste. Quelle porte dois-je fermer ? Je réfléchis longuement… Je prends la section sciences. A 17 ans, au moment de m’inscrire en études supérieures, je repense… …à mon premier bélier César, et tous les autres moutons qui ont suivi, à mon lapin Panpan, à mes multiples poissons rouges, à mon duo de cochons d’inde, à mes énormes tortues d’eau qui faisaient la taille d’une pièce de dix francs quand je les ai achetées, à notre chatte, nos poules, à Kheops mon lézard, au hamster de mon frère, au cheval que je n’ai jamais eu, à tous ces animaux que j’ai mis dans des boîtes transparentes pour les observer et parfois, les soigner… …c’est parti, je coche la case : prépa vétérinaire. J’ai traîné mon rêve d’enfant dans mon cartable, puis ma besace d’ado. Désormais je l’emporte avec moi en quittant mes parents.Croisons les doigts. C’est maintenant que le plus dur commence...

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Naissance d'une vocation (partie 2)
Naissance d'une vocation (partie 2)

24/09/2021 - Actualités générales

Actualités générales

J’ai 18 ans, et mon premier appartement. J’ai quitté mes parents pour rentrer en prépa. Le concours se prépare en deux ans ; le programme est dense, difficile, et, je le sais, les places sont chères. Et si je ne l’avais pas ? C’est une ère sans wifi, sans Facebook, sans textos illimités dont je vous parle… La prépa m’engloutit. Je disparais de mes propres écrans radar pour devenir une machine à apprendre. Mon cerveau se transforme en une bibliothèque à centaines de tiroirs. J’ose le dire : je ne vis que pour ce concours, j’ai mis de côté tout le reste. A mes enfants plus tard j’aimerais dire : ne vous mettez pas tant de pression sur les épaules. Et puis voilà. A force de travail et d’un peu de chance, je l’ai obtenu, mon précieux sésame pour l’Ecole Vétérinaire. Le jour de la parution des résultats, il m’a semblé que je respirais pour la première fois depuis deux ans. J’ai choisi Toulouse, pour changer d’air. J’ai 20 ans. Je vis dans la ville rose. J’étudie. Avec une centaine d’autres de ma promo, nous enchaînons les matières comme les briques de la construction d’un nouveau savoir : anatomie, physiologie, biochimie cellulaire, races bovines, ovines, canines, aviculture, antibiotiques, comportement, nutrition des carnivores… Et puis la médecine, évidemment. Dans l’humidité froide de novembre, nous disséquons de grands cadavres dans un local ouvert à tous vents. Nous apprenons à palper une vache, un cheval, un chien, un cochon d’inde... Nous côtoyons le vivant comme le mort, tout cela fait…partie du métier, n’est-ce pas. Nous visitons élevages laitiers, porcins, avicoles, abattoirs. Nous nous frottons en stage aux toutes premières aspérités de terrain. En 3ème année, j’achète mon premier stéthoscope. Avec cet objet, je me sens déjà un peu docteur…et pourtant le chemin est encore long. Je ne sais pas que ce sera le même qui écoutera le coeur de vos chiens et chats lorsqu’un jour, j’aurai mon propre cabinet. Eh oui…j’ausculte vos animaux avec mon tout premier stéthoscope d’étudiante. C’est un objet de qualité, que j’aime, et dont je prends grand soin. Ce sont cinq ans passés dans l’Ecole. Nous façonnons notre toucher, notre écoute, notre mémoire, notre « sens clinique ». Nos envies, aussi. Chacun, on le sent déjà, va exercer de la façon qui lui ressemble, pourtant pourvu du même bagage. Notre âme de praticien prend en épaisseur, bien avant les premiers remplas. Les examens s’égrainent au fil des mois, comme un chapelet depuis longtemps connu. Parce que ça fait vingt ans qu’on y est, dans ce système scolaire. Et puis un jour il faut passer sa thèse. J’ai 25 ans, je suis dans un amphithéâtre et je parle, devant un jury. Derrière, dans le public : mes parents, qui m’ont toujours soutenue, de la famille, des amis, et aussi, celui qui dans cinq ans deviendra mon mari. J’ai fini de parler. C’est un moment fort pour moi, quand le jury me serre la main. J’ai répondu à leurs questions, j’ai bien travaillé, j’ai eu une mention, j’ai tout validé, ça y est. Mon passage à l’Ecole se clôture. A cet instant, cela me fait bizarre de l’écrire, mais d’émotion, je pleure. A l’intérieur de moi, une petite fille sur son vélo, avec son lapin dans un panier, est là, et elle sourit. J’ai mon doctorat. Je suis…vétérinaire.

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